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Paris sportifs et banlieues, jusqu'à quand ?

Même si l’on n’est pas adepte des paris sportifs, on ne peut pas passer à côté. Des spots publicitaires omniprésents rassemblant des jeunes, de la mixité, des partenaires comme Gradur, Mohammed Henni, Fianso, et des slogans “Devenir le roi du quartier”, “Tout pour la daronne”, les plateformes de paris sportifs en ligne ont fait des jeunes des banlieues leur cible, et ne s’en cachent plus. De l'autre côté, la situation devient dramatique pour certaines familles. L’argent avant la santé publique. Les règles du jeu doivent changer.


Un peu d’histoire


Les paris sportifs ont toujours été présents dans notre vie. Depuis que la pratique sportive existe, les paris n'ont jamais été bien loin. Certains archéologues avancent l'hypothèse que des paris sportifs existaient déjà à la préhistoire. Des hommes pariaient sur le potentiel vainqueur de futurs combats.


Ensuite, lors de l'Antiquité, et l’attrait des Grecs pour les épreuves sportives, le pari sportif a connu une période faste. Des Jeux olympiques, aux Jeux Delphiques (Cousin de Jeux olympiques qui avait lieu à Delphe), les occasions ne manquaient pas de parier sur nos athlètes préférés. Les romains ont fait perdurer et fructifier cette culture du pari. On connaît évidemment les combats de gladiateurs, mais existaient également dans ces mêmes arènes des combats d'animaux, courses de chars ou encore des duels de condamnés à mort.


Au Moyen-Age, l'offre va se diversifier avec l'apparition d'épreuves comme le tir à l'arc, joutes à l'épée ou à la lance. Les paris et jeux d'argent se répandent alors dans toute l'Europe, principalement en France et en Angleterre.


Au XIXème siècle, l'apparition des courses hippiques va être un premier tournant pour les paris sportifs. Leur essor est tel que l'on voit sortir de terre de nombreux hippodromes dans lesquels se retrouvent la haute société qui parie pour le plaisir. Jusqu'alors, les paris sportifs étaient très répandus dans la haute société pour se divertir. Mais avec l'ampleur grandissante des courses hippiques, on va commencer à voir arriver des personnes issues de milieux plus pauvres, voyant un moyen de gagner de l'argent et le rêve de faire fortune. Michel Oller, alors propriétaire d'une boutique de parfum, a eu l’idée de vendre des tickets sur une course hippique et à mis toutes les mises dans un pot commun, puis, a prélevé 5% sur le total pour frais de gestion. Le pari mutuel vient de naître et sera autorisé et encadré légalement en 1887. Cette forme de pari donnera naissance en 1931 au Pari Mutuel Urbain que l'on connaît tous sous le nom de PMU.


La médiatisation du sport, d'abord grâce à la télévision en 1960, puis avec l'arrivée d'internet à la fin des années 1990, va faire passer le pari sportif dans une toute autre sphère. Le grand public à alors accès à une offre d'événements sportifs toujours plus vaste, sur laquelle il peut parier.


Ouverture à la concurrence et jeux en ligne


Le 9 juin 2010, l’avant-veille du début de la Coupe du Monde de Football, la France ouvre le marché des jeux d’argent et paris sportifs en ligne à la concurrence (fin du monopole de la Française des Jeux et du PMU). En parallèle, l’ARJEL (Autorité de Régulation des Jeux en Ligne) est créée. C'est elle qui délivre les licences aux différents opérateurs, surveille les opérations de jeux et de paris, assure la prévention des addictions liées aux Jeux d'argent et lutte contre les sites illégaux. Dix-sept licences, ou "agréments", sont délivrées à onze opérateurs de jeux en ligne, afin de démarrer les paris dès le Mondial en Afrique du Sud (11 juin-11 juillet).


L’Autorité nationale des jeux (ANJ) a succédé à l’ARJEL en juin 2020. L’ANJ est désormais compétente sur toutes les composantes du marché des jeux d’argent : les jeux en ligne proposés par les quinze opérateurs agréés ; tous les jeux de la Française des Jeux ou du PMU vendus en points de vente physique, à distance ou en ligne ; les deux-cent trente cinq hippodromes ; les deux-cent deux casinos et clubs de jeux parisiens.


Mais cette ouverture à la concurrence, bien qu’encadrée légalement, va donner lieu à une guerre des opérateurs pour inciter les potentiels joueurs à venir parier sur leur plateforme plutôt que chez le concurrent. Il faut appâter le futur parieur.


Les plateformes de paris sportifs s’invitent dans les banlieues


Évidemment, les plateformes vont multiplier les campagnes pour nous faire miroiter des “gains faciles” grâce au football. Mais en plus de nous faire saliver avec l'appât du gain, les plateformes de paris sportifs essaient de se rendre indispensables à l’événement sportif, quitte à décrédibiliser le sport et ses valeurs. Betclic joue sur le fait qu’un match n’a pas d'intérêt, si l’on a pas misé de l’argent dessus « No bet. No game ». Winamax nous rabâche que l’argent en jeu à autant voire plus d’importance que le match « Et si on célébrait autant la prime de match que le match », « Ma devise dans le foot c’est l’argent », « But en or montre en platine », ou encore « Devenir riche sur un coup de tête ». Le sport passe au second plan. On essaie de faire passer le sport, et le football en l'occurrence, non plus comme un divertissement mais comme un moyen de gagner de l’argent.


Le football n’est plus qu’un divertissement, c’est aussi un moyen de gagner de l’argent, de devenir riche, de s’en sortir. La cible de ces spots est toute trouvée, ce sont ceux qui sont le plus dans le besoin. Ceux qui veulent s’en sortir. Ceux aussi qui suivent le plus le football, sport populaire par excellence : les jeunes des quartiers. Les sites de paris en ligne se sont emparés de leurs codes, et en jouent pour les séduire. Les devises Winamax, citées ci-dessus, sont écrites à la façon d’un graffiti. Le slogan « Et si on célébrait autant la prime de match que le match », apparaît sur une affiche du jeu vidéo Fortnite, très populaire chez les jeunes, voire très jeunes. Selon le site jeuxonline.info, 39 % des utilisateurs de Fortnite ont entre 15 et 17 ans. Pourtant, en France, les paris sportifs sont interdits au moins de 18 ans.


Dans les spots publicitaires, les jeunes du quartier sont mis en scène. Et les équipes marketing n’hésitent pas à actionner d’autres leviers pour aller chercher le public qui l'intéresse. Unibet met en scène des jeunes qui partagent des moments forts, intenses, devant des matchs de foot. Puis finit avec le slogan « Le pari est plus fort quand on le vit ensemble ». La notion de groupe, d’appartenance à un groupe, chère aux jeunes est mise en avant ici. “Allez jouer tous ensemble, vous verrez c’est encore mieux”. Il y a aussi les spots publicitaires Winamax : celui avec le slogan « Grosse côte, gros gain, gros respect », qui joue sur l’égo, le respect. On y voit un jeune qui vient de remporter un pari assis sur son canapé dans son appartement, qui est ensuite porté aux nues devant le quartier qui s’agenouille devant lui. “Si tu veux être respecté et adulé, pari sur les grosses côtes, les plus risqués”. Enfin, Winamax toujours, dans son dernier spot, joue sur le respect des mères et le souhait de leur apporter une sécurité financière. On voit un jeune qui ramène sa mère chez elle, devant l’ascenseur de son immeuble. Un match est en cours, le jeune reçoit une alerte sur son téléphone, il a gagné. L'ascenseur amène alors directement sa mère dans un avion avec ses bagages installée en première classe. Le spot est ponctué par le slogan « Tout pour la daronne ». “Pari, si tu veux mettre ta mère à l’abri financièrement.


Les sites de paris sportif prennent également de plus en plus de place dans le paysage footballistique en France. Les sponsors maillots aux couleurs des plateformes de paris sportifs fleurissent depuis 2010. Sur la saison 2020-2021, neuf clubs avaient un flocage lié à une plateforme de paris sportifs : PSG, Bordeaux, Strasbourg, Lille, Lens, Rennes, Reims, Saint-Etienne, Montpellier et Monaco. Depuis juillet 2020, Betclic est « plateforme officielle » de Ligue 1 et de Ligue 2. Didier Quillot, directeur général de la Ligue de l’époque, se félicitait de « s’associer à une entreprise moderne et forte auprès des jeunes », et voyait ce partenariat comme « une opportunité intéressante pour recruter et engager de nouveaux fans sur le digital, notamment les 18-35 ans ». L’appât du gain, surtout pour ceux qui ne jouent pas.


Sur les réseaux sociaux, le ciblage continue, Betclic utilise l’hashtag #BetclicKhalass (#BetclicPaie en arabe dialectal) pour inviter les internautes à tweeter afin de gagner des « freebets » (paris gratuits). Les plateformes de paris en ligne n’hésitent pas à multiplier les partenariats avec les influenceurs proches de la jeune génération. Ces mêmes influenceurs proposent ensuite leurs paris ou les “côtes boostées” afin d’inciter les jeunes à parier toujours plus. L’humoriste Thomas Ngijol, les youtubeurs McFly et Carlito, les rappeurs Atik, Fianso, ou Dinos, l’influenceur Mohammed Henni, ou les joueurs du PSG Kyllian M’bappe, Neymar et Marquinhos, sont les personnalités choisis pour promouvoir leur offre.


Les jeunes de quartier aiment le foot et ont l’impression de le connaître. Les paris sportifs leur offrent à première vue un moyen facile et légal de se faire de l’argent, de s’en sortir. Le vice du pari sportif est de faire croire aux joueurs qu'ils peuvent réussir à prévoir l'issue d'un match. Oubliant que la beauté du sport, c’est son incertitude. Les sites de paris sportifs ont vu l’ouverture et s’y engouffrent sans scrupule.


Réussite marketing : les paris sportifs en plein essor…


Selon le dernier rapport de l’Autorité nationale des jeux (ANJ), les paris sportifs sont en plein boom. Au troisième trimestre de 2020, l’autorité a mesuré le volume de mises le plus élevé sur un trimestre depuis dix ans ; les paris sportifs ont augmenté de 49 % par rapport à la même période en 2019. Ils représentent désormais l’activité dominante du marché des jeux en ligne, soit 56 % du chiffre d’affaires global. Sans surprise, 70 % des joueurs ont moins de 34 ans. Le foot représente 64 % des mises. Un des chiffres les plus significatifs est la recrudescence de nouveaux joueurs. Le chiffre s’élève à 1 millions (+30 %) sur l’année 2020 seulement.


L’ANJ observe dans son dernier rapport que « la dynamique observée sur ce secteur repose principalement sur une intensification du recrutement de joueurs ». Ce rapport anticipe une hausse de 26 % des investissements publicitaires en 2021 par rapport à 2019.

Les jeunes et le foot, le gagne-pain des sites de paris sportifs est là. Ils ont sorti les gros moyens, et ça marche. Le pari est réussi.


… Mais à quel prix


Selon les données de l’ANJ, 1/3 des parieurs ont entre 18 à 24 ans, 1/3 ont entre 25 et 34 ans. Deux tiers des mises sont faîtes par des joueurs « problématiques » dont l’ODJ (observatoire des Jeux) précise le profil : « appartenant à des milieux sociaux modestes, ayant un niveau d’éducation et des revenus inférieurs à ceux des autres joueurs (…) moins actifs que l’ensemble des joueurs et plus fréquemment chômeurs ».


Les paris sportifs, selon une étude de l’ODJ, sont le jeu pour lequel le risque individuel atteint son niveau le plus haut: “La part des joueurs à risque modéré est 2 fois plus importante que pour les jeux de loterie et la part de joueurs excessifs 4 fois plus élevée. Alors qu’ils ne sont pratiqués que par un joueur sur dix, un cinquième à un quart du jeu problématique peut leur être attribué.”


Mais ces joueurs-là, "À risque", sont vitaux pour les opérateurs. Dans la conclusion de son étude, l’ODJ déclare : “En France, en 2019, 6 % des joueurs ont des pratiques problématiques de jeu mais ils génèrent à eux seuls 40 % du chiffre d’affaires.”


Dans des propos recueillis par Latifa Oulkhouir dans son article sur le sujet dans le Bondy Blog, Armelle Achour, directrice de l’association SOS Joueurs et psychologue, qualifie de « catastrophe » ce qui est en train de se passer. Elle continue en affirmant que les plateformes de paris sportifs “ciblent vraiment les jeunes de quartier” en reprenant leurs codes. Elle enchaîne ensuite en égrenant quelques exemples de cas que l’association à pris en charge « 1300 euros de revenus et 42 000 euros de dettes ; vend du cannabis pour s’en sortir ; un jeune homme endetté et qui va avoir un enfant dans cinq mois ; un autre qui a dilapidé les 130 000 euros de l’héritage de son père en paris sportifs… »


Les sanctions et réglementations


L’ANJ a réalisé un examen des « stratégies promotionnelles » des quatorze opérateurs agréés. Suite à cet examen, elle a désigné trois « points de vigilance » communs à tous les opérateurs agréés : l’accroissement de la pression publicitaire, le ciblage des jeunes publics et la stimulation active du joueur.


Suite à cet examen, les textes ont été renforcés, la nouvelle législation interdit toute communication commerciale lorsqu’elle « incite à une pratique de jeu excessive, banalise ou valorise ce type de pratique ; suggère que jouer contribue à la réussite sociale ; contient des déclarations infondées sur les chances qu’ont les joueurs de gagner ou les gains qu’ils peuvent espérer remporter ; présente le jeu comme une activité permettant de gagner sa vie ou comme une alternative au travail rémunéré ; mise en scène de mineurs et de personnalités ou personnages appartenant à l’univers des mineurs ; publicité incitant les mineurs à considérer que les jeux d’argent et de hasard font naturellement partie de leurs loisirs ; publicité orientée vers les enfants ou les adolescents, ou particulièrement attractive pour ceux-ci ».


L'ANJ, peut désormais faire retirer une campagne publicitaire. Ce qu’elle a fait avec le spot publicitaire de Winamax sur le respect « Grosse côte, gros gain, gros respect ». Mais ne serait-ce pas un coup dans l’eau, quand on sait que le nouveau spot de Winamax « Tout pour la daronne » n’a pas posé de problème à l’ANJ. Passer de la cage d'escalier de son immeuble, à la première classe d'un avion de ligne pour partir en voyage, grâce au pari sportif ressemble bien a une "suggestion que jouer contribue à la réussite sociale". Il faut également rappeler que depuis la réforme de la régulation sur les jeux d’argent intervenue en 2020, tous les opérateurs doivent soumettre chaque année à l’approbation de l’ANJ leur stratégie promotionnelle. Le spot publicitaire de Winamax n’aurait donc en toute logique pas dû voir le jour.



La prise de conscience


Depuis l’Euro de football et ses nombreuses publicités pour les paris sportifs, toujours axées vers le même public, un certain ras-le-bol, et une certaine prise de conscience du côté vicieux de ces démarches est en train d’émerger. Des voix s’élèvent.


Sébastien Abdelhamid, animateur sur Clique TV et 480 000 abonnés en cumulé sur Twitter et Instagram a été un des premiers a tiré la sonnette d’alarme sur ce “marketing de misère”. Au début de l'Euro, il écrivait sur Twitter : Bon Euro à tous et surtout n’oubliez pas, ne jouez pas d’argent aux paris sportifs ! Ne cédez pas aux charmes des campagnes pubs avec des gens que vous croyez proches de vous, elles ont été pensées par des gens qui sont tout, sauf proches de vous, ils veulent être juste proches de vos sous. [...] Pour conclure, je ne juge personne, je ne me place au-dessus de personne, j’ai énormément de défauts et je dis ça juste car je sais que vous valez mieux que ça, que vous avez vos vies entre vos mains et bien plus belles choses à construire ! Après la difficulté vient la facilité.”


Il avait ensuite ajouté : « Je suis énormément sollicité. J’ai beaucoup de propositions avec de grosses sommes d’argent, reconnaît-il. J’ai dit d’emblée que je ne ferais plus jamais de campagne pour les paris sportifs, l’alcool, le tabac ou tout ce qui peut provoquer une addiction. »


Début octobre 2021, Hamadou Ba, cofondateur de Booska-P, site internet sur la culture urbaine, aux 728 000 abonnés sur Twitter et 2.1 millions d’abonnés sur Instagram, faisait une vidéo, expliquant mettre fin à leur collaboration avec les sites de paris sportifs. Amadou Ba expliquait qu’il trouvait que ces plateformes « étaient allées trop loin avec la récupération de la banlieue et de ses codes pour promouvoir les paris sportifs », affirmant qu’ils avaient gagné de l’argent avec ces partenariats, mais qu’ils feraient dorénavant le choix de le gagner autrement.


Les plateformes de paris sportifs appuient sur l'accélérateur sans scrupule. Les instances sportives à l'image de Didier Quillot, ancien directeur général de Ligue de football professionnel, se félicitent des accords lucratifs trouvés avec ces "entreprises modernes et fortes auprès des jeunes". D'ailleurs après le football, c'est au tour du basket de signer un partenariat avec Betclic pour la saison 2021-2022, puis au rugby avec le Top 14 jusqu'en 2024. Alain Béral, directeur de la Ligue Nationale de Basket , se réjouit de l'arrivée de Betclic : " une véritable opportunité pour la LNB qui va nous permettre de poursuivre et d'amplifier notre stratégie digitale afin de fidéliser et engager nos fans." A Ligue Nationale de Rugby, on est fier de ce partenariat stratégique qui "va renforcer encore plus la capacité de la LNR à séduire et convertir un nouveau public, celui des Millenials". Tant que l'argent rentre dans les caisses, ni les sites de paris sportifs, ni les instances dirigeantes du sport français ne changeront leur fusil d'épaule.

De l'autre côté, certains médias et acteurs du milieu urbain prennent leur responsabilité. Les voix s'élèvent et les partenariats commerciaux avec les plateformes de paris sportifs commencent à être remis en question. C’est courageux, et il faut que tout le monde aille dans le même sens. A commencer par l'état, qui commence à mettre en place des réglementations plus strictes et donne plus de pouvoir à l'ANJ. Résultat : un premier spot publicitaire jugé inapproprié a été retiré à la demande de l'ANJ. Le problème sanitaire et social est majeur : privilégier les gains au détriment de la santé des clients. Les règles du jeu doivent changer.




Luca Saïsset


Sources :

Wikipédia - Pari Sportif




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