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La Sportokratura : le système politico-économico-sportif russe

Dernière mise à jour : 7 août 2023


La sportokratura sous Vladimir Poutine : une géopolitique du sport russe a été publié aux éditions Bréal le 26 mai 2021 par Lukas Aubin. Le docteur en Etudes slaves contemporaines, est un expert de la géopolitique et du sport russe. Son livre est le fruit de cinq ans de travail et mêle les enjeux sportifs, politiques et financiers depuis l'URSS mais surtout sous la présidence de Vladimir Poutine.
La sportokratura sous Vladimir Poutine : une géopolitique du sport russe écrit par Lukas Aubin.

Vous avez appelé votre livre « La Sportokratura » pourquoi néologisme ?

"Ça me ramène en mars-avril 2018. Je travaille depuis trois ans sur la politique et la géopolitique du sport en Russie. Je me suis rendu compte au fil de mes recherches que le système politico-économico-sportif russe était assez total. Il existe en effet peu de zones d’oppositions politiques au sein du sport. Cela fait partie de la machine mise en place par le pouvoir russe et Vladimir Poutine. Je me suis rendu compte qu’il y avait véritablement un système qui partait du haut pour aller vers le bas, qui partait du président pour aller jusqu’au sportif, que ce soient les sportifs professionnels ou amateurs. Je me suis dit que comme tout système, il fallait le nommer pour le rendre plus palpable. Le mot de Sportokratura apparait à ce moment. Je trouvais que ce néologisme résumait bien le système que je voulais décrire.


Le néologisme de la Sportokratura est formé de trois mots : le mot sport, le mot kratos, ce qui signifie pouvoir ou force en grec ancien, et le mot nomenklatura qui renvoie à l’élite sous l’Union Soviétique. Une élite qui dans la Russie actuelle n’est pas la même mais qui s’inscrit dans la continuité de la nomenklatura soviétique. Les hommes ne sont pas les mêmes mais on reste sur une élite au pouvoir qui gouverne. La Sportokratura désigne ce système qui s’imprime et s’exprime par et sur les corps du président, des élites et de la société civile qui participe à la pérennité du pouvoir poutinien.

Vladimir Poutine, ceinture noire de judo/The conversation.

Pourquoi et comment Vladimir Poutine a-t-il créé un storytelling autour de sa pratique sportive et de la représentation de son corps ?

"Le comment c’est la phase visible de la Sportokratura. Poutine se met régulièrement en scène en train de pratiquer des dizaines de sports. Son premier grand déplacement à l’étranger en 2000, c’était au Japon lors du G7. C’est le pays du judo qui est le sport favori de Poutine. Il a été invité par les autorités japonaises à une séance d’exhibition de judo. Durant cette séance, il en a profité pour montrer ses capacités, en sachant qu’il est ceinture noire. C’est la première étape d’une longue succession de mises en scène : Poutine en train de courir, en train de faire de la musculation, de l’équitation, du hockey, du football…

Vladimir Poutine au Japon le 5 septembre 2000/Sergei Velichkin, Vladimir Rodionov via Gettyimages.

Cette mise en scène est destinée à deux catégories de populations. D’une part, à la population locale russe pour montrer que le corps du président s’est redressé après le chaos des années 1990 et un Boris Elstine bedonnant, porté sur la bouteille et à la mauvaise réputation. Poutine montre qu’il peut participer au retour de la grande Russie. A l’étranger, cette mise en scène peut paraitre un peu ridicule. En Russie, c’est systématique, régulier et caractéristique du pouvoir poutinien. L’idée est de mettre en avant la figure de l’homme fort qui tient à son corps et à son esprit, capable de faire front face aux plus grandes difficultés que pourra rencontrer le pays.


Lors de l’annexion de la Crimée, il y avait énormément de posters, de drapeaux et de portraits de Poutine en train de pratiquer un sport dans les rues de Sébastopol, de Ialta etc. Cette imagerie sert son pouvoir et lui permet de le garder.


Il y a des limites à cette stratégie et la première c’est son âge. Il commence à vieillir, il a presque 70 ans, des rumeurs commencent à circuler autour d’une potentielle maladie… La figure de l’homme fort ne pourra pas toujours fonctionner. Il cherche donc à inciter l’élite politique autour de lui à pratiquer un sport pour diffuser la bonne expression physique à l’échelle nationale ; il y a également une dimension de mimétisme.

Vladimir Poutine lors d'une randonnée en 2018/Russia Beyond.

En pratiquant régulièrement un sport sous l’œil des caméras, il donne envie à la population de pratiquer un sport. Pour le moment, force est de constater que ça fonctionne puisqu'en 2001, 20% de la population russe pratiquait un sport régulièrement et en 2020, selon les statistiques officielles, c'est un peu plus de 40%. Or, les lieux d’expressions de la culture physique sont de plus en plus politisés. Dans de plus en plus de salles de sport apparaissent des drapeaux russes avec juste à côté le président en photo. Ceux qui pratiquent du sport se retrouvent donc bombardés d’images du pouvoir.


La deuxième dimension est la dimension étrangère. Poutine pratiquant le sport c’est le « Poutine Branding », c'est-à-dire l’image de marque de Poutine. Si cette figure de l’homme fort dans nos pays occidentaux est, elle, moquée, dans beaucoup d’autres pays elle a pignon sur rue. Poutine a une forte popularité dans beaucoup de pays où la pratique sportive est valorisée, où cette figure de l’homme fort est valorisée. Au Japon, on peut notamment trouver des bustes ou des calendriers Poutine. Cette image sportive du président fonctionne à l’échelle interne mais aussi à l’échelle externe, elle participe au rayonnement de la Russie et du retour de la grande Russie sur la scène internationale."


Cette politisation du sport en Russie comment est-ce qu'elle s'exprimait du temps de l'URSS mais aussi du temps des tsars ?

"A l’époque des tsars, il y a eu peu d’études. Ce que je peux dire, c’est que le sport était d’abord une pratique aristocratique, bourgeoise, mais la révolution de 1917 a complètement cassé ces codes. Le sport moderne se crée vers 1820-1850 au moment de la révolution industrielle. Mais la révolution industrielle arrive plus tard en Russie, à partir de 1917. La pratique sportive est encore réservée à l’élite.


Un grand débat se met en place en Union Soviétique, dans les années 1910 et surtout 1920. Le débat oppose les proletkultistes et les hygiénistes. Les premiers disent que la pratique sportive ne doit exister que pour le bien-être du travailleur et que le sport de compétition est à bannir. Pour les seconds, le sport peut favoriser la santé, favoriser les liens sociaux, élever l’âme humaine… Et toutes les compétitions ne sont pas nécessairement négatives.


Les hygiénistes vont finalement l’emporter grâce notamment à Lénine. Les proletkultistes sont un peu arriérés selon lui et il ne faut pas complètement faire table rase du passé. Le sport doit être mis à disposition de l’ensemble de la population. L’URSS créé par opposition aux Jeux Olympiques modernes, les Spartakiades. Les Spartakiades vont se tenir en 1928, 1931 et 1934. Cet évènement est une alternative aux Jeux Olympiques jugés comme bourgeois parce que ce sont presque exclusivement les pays occidentaux qui participent, parce que les femmes ne sont pas les bienvenues, que le sport de compétition est mal perçu et plein d’autres raisons... Les Spartakiades sont censés élever la masse dans un esprit de fraternité et non pas de compétition, même si dans les faits il y a de la compétition.


Une affiche des Spartakiades.

C’est vraiment au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale que Staline voit l’intérêt d’intégrer les grandes structures sportives mondiales telles que le CIO (Comité International Olympique ndlr), la FIFA et l’UEFA entre 1945 et 1955. Dès 1952, l’URSS participe aux Jeux Olympiques d’Helsinki et finit à la deuxième place, juste derrière les Etats-Unis. Il y a donc vraiment deux périodes : la période d’avant-guerre avec la perspective de créer un modèle alternatif révolutionnaire et la période d’après-guerre avec un modèle qui vise à dominer le modèle capitaliste. Si l’URSS perd la guerre froide, en termes de succès sportif elle gagne la « Guerre froide du sport ».

Le lanceur de disque Matveev lors de la finale olympique à Helsinki/Keystone via Gettyimages.

Quelques années plus tard, au moment de la chute de l'URSS apparaissent les oligarques, quels rôles ont-ils joué lors de cette chute ? Comment se sont-ils ensuite implantés dans le système Poutine ?

"La Russie se retrouve plongée dans l’économie de marché. Le meilleur et le pire du capitalisme apparait. Au lendemain de la chute de l’URSS, Boris Elstine, pour rentrer dans l’économie de marché, décide de privatiser toutes les entreprises d’Etat en donnant à chaque ouvrier russe un coupon qui correspond à une part de l’entreprise. Mais pour de nombreux Russes, cette économie de marché était difficilement compréhensible, le pays étant alors en grave crise économique et surtout idéologique. Les oligarques vont alors rafler ces coupons en masse et devenir très riches, très vite. Il s’avère que Vladimir Poutine est assez proche d’un certain nombres de ces hommes, dès les années 1990 et même avant. On peut notamment penser aux frères Arkadi et Boris Rotenberg et à Kenadi Timchenko, qui sont aujourd’hui en Russie des oligarques très puissants. Ils ont fait fortune dans les années 1990, et ils étaient les partenaires de judo et de Sambo de Vladimir Poutine dans les années 1960 et 1970.

Vladimir Poutine et l'oligarque Arkady Rotenberg sur le tatami/Forbes.

Quand Poutine arrive au pouvoir, il connait ce monde des oligarques. Or, dans les années 1990, les oligarques n’avaient absolument pas investi dans le sport qui n’était pas du tout la priorité. Quand Poutine arrive au pouvoir, le monde du sport russe est à terre, c’est un champ de ruines, les stades sont à moitié en train de s’effondrer. Mais Vladimir Poutine, qui est un enfant de Leningrad et de l’URSS et qui se dit en tant qu’adulte « être sorti des rues mal famées de Leningrad grâce au sport », connait l’importance de la pratique sportive pour redresser une nation et la contrôler. Dès 2002, il demande aux oligarques, aux plus grandes puissances fortunées de Russie, de redresser le pays et notamment le sport. Il leur dit en substance si « vous redressez tel sport ou tel club vous serez bien vu par ma personne et je vous laisserai tranquille dans vos affaires pas toujours reluisantes ». Dans le même temps il leur dit aussi « je veux aussi et surtout que vous ne vous présentiez pas contre moi ». Vous êtes soit avec, soit contre moi, c’est l’idée.


Pendant les années 2000, les oligarques rentrent dans le rang. En 2003, la première fortune de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, cherche à faire des affaires avec les Américains et a un discours très critique à l’égard du pouvoir russe. Il se retrouve dans la foulée en procès, puis en prison pendant une dizaine d’années pour fraude fiscale. Il s’agissait surtout d’un avertissement orchestré par le pouvoir, pour les autres oligarques. Dans les années 2000, énormément d’oligarques investissent dans le sport… Jusqu’à aujourd’hui. La Russie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle du début des années 2000 : chaque grande ville en Russie a son grand stade et les infrastructures sportives ultramodernes, c’est systématique ! Dans les grandes villes mais aussi dans les villes moyennes. C’est très frappant de voir la différence dans les rues : on voit des buildings anciens où la pauvreté semble régner et juste à côté, on voit un stade ultramoderne !"

Mikhail Khodorkovski est condamné par le pouvoir russe/DW.

Les oligarques ont-ils également permis l'arrivée de grands événements tels que les JO ou la Coupe du Monde ?

"Certains oligarques ont pu souffler quelques idées à Poutine. Vladimir Potanine a soufflé celle de faire des Jeux Olympiques d’hiver à Poutine en 2005. Mais on reste sur de la discussion fraternelle. Les oligarques n’influent pas directement sur les instances comme le CIO ou la FIFA, ce sont plutôt des hommes et des femmes politiques qui peuvent obtenir ces évènements.

Ekaterina Bobrova et Dimitri Soloviev lors de la finale de patinage artistique des Jeux Olympiques 2014 qui se déroulent à Sochi, en Russie/Victor Fraile via Gettyimages.

Ceux qui peuvent être à l’initiative, ce sont d’autres puissances politiques russes, régionales notamment. Au Tatarstan, le président Mintimer Shaimiev a cherché dans les années 2000 à obtenir des grands évènements sportifs pour Kazan (capitale de la région ndlr). Il est parti à la conquête de ces évènements sportifs et il a réussi à obtenir les Universiades de 2013, les Jeux Olympiques des étudiants. Le pouvoir central et Poutine lui-même l’ont très bien perçu. Mais les initiatives locales ne peuvent exister sans l’aval du pouvoir. Si une initiative est prise et qu’elle n’est pas acceptée dans un premier temps par Poutine ou l’un de ses proches, c’est à priori impossible."


C’est très vertical comme fonctionnement…

"C’est extrêmement vertical voire clanique et clientéliste."


Est qu’on vous a empêcher de dévoiler ce système ?

"J’ai dû cravacher pour obtenir pas mal d’informations. J’ai ressenti très rapidement que les hommes et les femmes politiques avaient un discours rodé sur chaque sujet. C’était impossible de les faire bifurquer, de leur faire dire des choses un peu plus "touchy". Au début, je suis allé à Moscou et Saint-Pétersbourg et c’était vraiment bouché. Quand je suis allé en région, en dehors de Moscou et Saint-Pétersbourg, j’ai eu plus de chance. Le sujet du sport est assez rassurant pour beaucoup d’hommes et de femmes politiques. Je pouvais obtenir des informations, des trucs tout bête… C’est-à-dire demander « mais alors vous monsieur, l’ancien haltérophile, médaille d’or de tel JO, comment vous êtes arrivé à ce poste de ministre ? ». La réponse c’était souvent un regard en biais vers le portrait du président russe avec un petit geste de la main… On a compris, c’est lui qui m’a fait venir ici. L’idée de sportokratura m’est venue en voyant cette espèce de système clanique, clientéliste, où il faut prêter allégeance au pouvoir pour intégrer le pouvoir.


Honnêtement, je suis totalement confiant quant à l’obtention de mes prochains visas. Maintenant que j’ai un livre et vu comment la Russie se renferme sur elle-même ces dernières années, ce n’est pas impossible qu’on m’interdise l’accès au territoire. Mais, mon terrain de recherche était génial ! Je l’ai fait majoritairement pendant la Coupe du Monde de football 2018. Durant cette période, la Russie s’est totalement ouverte. C’était plus facile d’obtenir ces petites « bifurcations » où la personne qui nous parle sort un petit peu de son rôle.


Quand je parle du rôle, je ne l’emploie pas à la légère. Je l’ai vu sur des questions très importantes comme le dopage. Sur ce sujet, tous les officiels avaient les mêmes discours rodés au millimètre : « toutes les décisions contre la Russie sont politiques, il n’y a pas plus de dopage en Russie qu’ailleurs, le dopage d’Etat n’a jamais existé ». C’était systématique. J’ai bien ressenti que le monde russe n’était pas le même monde que les mondse français ou européens. C’est un monde parallèle. Pour le coup, ce n’était même pas la peine de discuter, nous n’avions pas la même réalité."


Propos recueillis par Nicolas Georgeault




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